Traces des jeunes

Une journée dans la vie de …

« Après avoir lu et analysé toutes les questions publiées dans le courrier des lecteurs « Marie-Claire » de notre corpus, je vous présente un récit fictif dépeignant la vie de trois enfants de cette époque. Basées sur les thèmes abordés et les réponses que la revue Stella Maris apporterait, ces entrées de journal intime donnent un aperçu de la vie quotidienne de jeunes filles et garçons qui tentaient de naviguer dans la vie. Bonne lecture! » – Jessica Vanier, 2021.

7 septembre 1959, au matin

Cher journal,

C’est mon treizième anniversaire aujourd’hui et j’ai hâte de voir ce que la journée me réserve. Malheureusement, le premier ministre Maurice Duplessis est aussi décédé aujourd’hui. Mes parents sont bouleversés, car ils appréciaient beaucoup ses investissements dans le système scolaire catholique. Malgré tout, ils m’ont quand même promis qu’on irait ensemble au cinéma. J’ai très hâte, mais j’espérais pouvoir organiser une fête d’anniversaire. Je me trouve assez vieille pour ça, mais mes parents me voient toujours comme leur petite fille et ils préfèrent célébrer en famille. Pour l’instant, ça ne me dérange pas trop, mais il faudrait que j’aie une discussion sérieuse avec eux bientôt.

En tout cas, je dois confesser quelque chose : chaque fois que je regarde un film, je tombe amoureuse de l’acteur qui joue le personnage principal. Suis-je folle? Je ne sais pas comment m’en empêcher. Par exemple, j’adore Michel Louvain. Je sais qu’il est plus vieux que moi, mais il a une si belle voix! C’est mon chanteur préféré en ce moment.

Ce soir, papa m’a promis qu’il ferait jouer un disque de jazz, ou même d’Elvis Presley. Je suis la seule à la maison qui aime ce genre de musique, alors ça me touche beaucoup que ma famille accepte de faire jouer mes chansons préférées. On se dispute souvent quand je fais jouer ma musique, mais aujourd’hui, c’est ma journée, alors je peux enfin écouter ce que je veux sans protestations. Papa m’a aussi dit qu’il me permettrait peut-être de regarder un film avec Shirley Temple, une jeune actrice que j’adore. Je me suis récemment découvert une nouvelle passion : la danse. Je ne suis pas douée du tout, mais j’aime écouter de la musique en dansant dans ma chambre. Peut-être pourrais-je convaincre papa de m’inscrire à des cours de danse?

Je dois admettre que vieillir me fait un peu peur. Par exemple, mes parents ont commencé à me parler davantage de mon futur, de ce que je veux faire plus tard. J’ai toujours voulu être hôtesse de l’air, mais je ne me suis pas encore informée sur les conditions d’admission. Si je ne réponds pas aux critères de beauté et de condition physique, je pourrais toujours devenir gardienne d’enfants professionnelle. Je m’occupe déjà de mes frères et sœurs plus jeunes quand maman sort, alors je suis sûre que je pourrais être bien payée si je devenais nounou. Je suis aussi très douée pour la couture. Ma mère et ma grand-mère m’ont montré comment habiller moi-même mes poupées. Maman me dit que toute jeune fille convenable doit apprendre à confectionner des vêtements, ce qu’on apprend à faire dans mes cours d’économie familiale. Peut-être pourrais-je gagner ma vie comme ça? Mais est-ce que c’est vraiment ce que je veux? Papa et maman me cassent les oreilles avec l’importance de me consacrer à mes études pour avoir un emploi respectable. Mais ces jours-ci, j’ai du mal à me concentrer et j’ai perdu tout intérêt pour mes devoirs. J’ignore mes travaux toute la journée, jusqu’à ce qu’il soit si tard le soir que je n’aie plus le choix de les faire. Et en plus de mon manque de motivation, j’ai tellement de corvées à faire à la maison! Je dois faire le ménage de toute la maison, et parfois je dois aider maman à cuisiner les repas. Pourquoi est-ce que je dois travailler fort pour avoir des bonnes notes à l’école et faire toutes ces tâches, alors que mon frère Réjean ne fait rien pour nous aider et ne fait que salir encore plus la maison? Je me demande si j’ai autant de responsabilités parce que je suis l’aînée, ou parce que je suis la seule fille de la maison.

Bon, je dois me préparer pour la journée. Je donnerai des nouvelles de mon anniversaire ce soir avant de me coucher.

-Danielle

Le 23 juin 1960, le midi

 Je serai bref, car ma pause-repas est presque finie et, puisque le Parti libéral a été élu, je dois aller espionner les professeurs pour savoir comment cette victoire affectera le système scolaire. La dernière fois que je suis allé écouter aux portes, j’ai entendu que d’ici 1963, l’école ne serait plus gérée par l’Église. Je me demande si cela changera enfin l’enseignement dans notre école, qui met beaucoup d’emphase sur les valeurs catholiques D’aussi loin que je me souvienne, nos professeurs nous répètent que notre école enseigne des matières utiles pour les garçons, comme le cours commercial. J’espère toutefois qu’on gardera les cours de sciences, de religion et d’histoire.

En tout cas, ce n’est pas de cela que je voulais parler. Comme tu sais, je suis un garçon très timide et réservé, et j’ai du mal à prendre ma place en groupe. Je suis toujours nerveux de rencontrer de nouvelles personnes, peu importe leur sexe. Quand quelqu’un s’adresse directement à moi, je perds tous mes moyens! Eh bien, aujourd’hui, alors que je mangeais mon repas, un groupe de garçons qui passait près de moi m’a appelé « Patapouf ». Je me sens déjà mal chaque fois que je mange, car je sais que je vais engraisser encore plus, mais maintenant j’ai l’impression que je dois carrément m’affamer pour arrêter d’être humilié à l’école. Je ne veux pas arrêter de manger, mais je sens que je ne pourrai jamais me faire des amis avec ma timidité et mon embonpoint. En plus, je dois porter des lunettes depuis que j’ai six ans. Je suis découragé! Un intello dodu qui a du mal à prononcer une phrase sans bégayer, voilà ce que je suis.

Les quelques amis que j’ai – et je n’en ai pas beaucoup – ont commencé à m’exclure de leurs activités. Ils se réunissent la fin de semaine avec leurs amoureuses, mais moi, aucune fille ne s’intéresse à moi. La dernière fois que j’ai eu l’occasion de parler à une fille, j’étais incapable de prononcer un mot. Si j’écris tout ça dans mon journal, c’est que je ne sais pas à qui en parler. Les autres gars vont rire de moi et me traiter de mauviette, et mon père… je n’ose même pas imaginer ce qu’il penserait de moi s’il savait que je n’ai pas le courage d’inviter une fille à sortir avec moi! Maintenant que j’y pense, c’est depuis ce temps-là que j’ai commencé à ronger mes ongles de façon incontrôlable. J’imagine qu’il y a un lien entre les deux.

J’ai une autre confession à faire : il n’est même pas encore 13 h et j’ai déjà bu deux tasses de café et une boisson gazeuse. Je ne peux pas m’en empêcher! Je sais que c’est mauvais pour ma santé, mais le goût de ces boissons et l’énergie qu’elles m’apportent sont addictifs. Comment pourrais-je arrêter d’en boire et mettre fin à mon addiction?

Encore une preuve de mon incapacité à faire un homme de moi : ce soir, j’ai un rendez-vous chez le dentiste et je suis terrifié. Je dois me faire arracher une dent et j’ai peur que ça fasse si mal que je m’évanouisse. J’en donnerai des nouvelles à mon retour. J’aimerais tellement être comme mon grand frère, qui n’a peur de rien! Rien qu’hier soir, il a prouvé à quel point il est plus courageux que moi. Philippe a commencé à tenir tête à mes parents quand ils disent des choses qu’il n’aime pas, et il n’hésite même pas à dire des gros mots. J’ai remarqué que mes parents sont souvent sur son dos, puisqu’ils croient qu’il doit donner l’exemple. Moi, je pense que s’il aime vraiment maman et papa, il doit cesser de passer des remarques à tout bout de champ. Bon, il faut que j’y aille, je dois aller espionner les professeurs avant mon cours d’anglais. Malgré ma timidité, je suis toujours premier de classe, mais en anglais, je suis nul et je ne suis pas assidu dans mes devoirs.

Paul

Le 22 avril 1963, en soirée

Cher journal,

Comme tu sais, j’ai trois frères aînés avec qui je m’entends très bien. Ces temps-ci, maman est toujours sur mon dos, car elle trouve que je ne me comporte pas comme une fille normale. Qu’est-ce que ça veut dire, au juste? Papa n’apprécie pas que je participe aux activités de mes frères, comme le football et le rugby, ou quand on joue aux cowboys. Mes parents croient tous les deux que je devrais passer plus de temps avec des filles de mon âge, mais je ne m’entends pas bien avec celles de ma classe. Elles ne font que parler de tricot et de danse folklorique. Est-ce que quelqu’un peut me dire quel est le problème à être une tomboy?  Je ne comprends pas, et je semble être la seule à penser comme ça. Pourquoi devrais-je être amie avec des filles qui ne s’intéressent qu’à fabriquer des poupées pour donner des spectacles? En plus, elles ne parlent que de maquillage, de mode et de bas de nylon! Et ce n’est pas que je n’ai pas essayé de me faire des amies. J’ai essayé de parler des choses qui m’intéressent, comme le sport et la lecture, mais c’est difficile d’avoir une conversation avec quelqu’un qui n’a aucun intérêt pour les choses qui me passionnent. Certaines de mes camarades dans mon cours de français ont même commencé à m’appeler « ti-gars », parce que j’aime le hockey. Ça me met tellement en colère, mais jamais je ne vais leur laisser savoir que ça me dérange. Si elles sont comme mes frères, leur montrer que ça m’affecte ne fera qu’empirer la situation.

Il y a quelque chose d’autre dont j’ai besoin de parler. Je ne suis pas à l’aise d’en parler à qui que ce soit, car personne ne comprendrait. Moi-même, je ne comprends pas vraiment comment je me sens… En fait, je pense que je n’ai même pas le droit de parler de ce genre de choses – pas en public, en tout cas. Je pense que, si je n’aime pas jouer avec les autres filles, c’est parce que je les aime plus que je devrais. Comme les garçons qui disent qu’ils ne veulent pas jouer avec les filles, mais qui les apprécient secrètement. La raison pour laquelle je pense ça, c’est que je n’ai jamais ressenti d’émotions aussi fortes que quand j’ai rencontré ma voisine, Patricia. Elle est emménagée la semaine dernière et nous sommes en train de devenir très amies, mais j’ai peur de ruiner notre amitié si j’essaie de me rapprocher d’elle. Je sais que mon père ne serait jamais d’accord, de toute façon. Il veut que je marie un gentil garçon. Je le sais, parce qu’il parle déjà de mon futur mariage le soir, au souper! J’ai seulement 14 ans, et papa me presse de questions sur le sujet depuis deux mois. Comment pourrais-je penser à me marier alors que j’ai constamment des devoirs de maths à faire? Pourquoi ne puis-je pas juste avoir un chien que j’aimerais pour le restant de mes jours? J’ai déjà promis à mes parents que j’en prendrais soin s’ils acceptaient d’adopter un chien, mais ils refusent. Il faut que je trouve une solution à ce problème, mais pour l’instant, je dois aller me coucher. Bonne nuit, journal, et fais de beaux rêves.

-Chantal

Courrier des lecteurs

Les jeunes ne sont pas que passifs lors de la consommation de revues jeunesse. En effet, nous pouvons voir l’interaction qu’ils et elles ont avec le contenu au travers des courriers des lecteurs. Les missives envoyées s’enquièrent de plusieurs thèmes : amour, amis, famille, autorité, loisirs et carrières s’entremêlent dans les écrits des jeunes qui sont publiés. Ce sont surtout des questionnements qui se présentent dans les pages de nos revues. Comment arrêter d’être impatiente?, demande une lectrice de Stella Maris. Comment changer « 1800 francs en argent canadien »? demande une autre. Les questions sont parfois plus sérieuses : Mimi, un nom de plume, se demande si elle doit écouter sa mère malade qui lui demande d’arrêter d’aller à l’école pour l’aider. D’autres fois, elles sont plus précises : « J’aime Michel Louvain à la folie, est-ce naturel? » Les questions tournent beaucoup autour de l’amélioration de soi et du respect de la morale de l’époque.

Ces écrits nous permettent d’entrevoir la voix des jeunes, mais il faut garder en tête que ce qui transparaît dans les revues n’est là qu’à la faveur des éditeurs. Le courrier des lecteurs demeure un endroit où le récit est contrôlé et où la ligne éditoriale doit être suivie. Cela est fait par la sélection des questions ou par la teneur des réponses qui sont parfois très moralisatrices. Même dans les rubriques où les jeunes répondent à d’autres jeunes, la même dynamique s’impose. Tout ça, évidemment, si les réponses et questions des jeunes proviennent réellement d’eux, et non des inventions des rédacteurs pour passer leur message.

Ces réserves faites, nous avons tout de même constaté que les courriers de lecteurs demeurent des espaces où les jeunes peuvent s’exprimer. 

La réception de la revue Claire (1957-1964) par les adolescentes québécoises.

Par Matthieu Mazeau, 2021.

L’analyse de la réception d’une revue s’avère une tâche ardue. Contrairement aux chansons, il n’y pas de top-100 des revues continuellement mis à jour pour en évaluer la popularité. Les grands critiques ne daignent en parler, accessoire de toilette plutôt qu’oeuvre d’art. Toutefois, il est essentiel d’essayer de comprendre la réception et la portée d’une revue comme Claire pour pousser l’analyse plus loin.  Ma section est dédiée à ces questions :

Questions de recherche:

Comment est-ce que Claire était perçue par ses lectrices?

Est-ce que le lectorat était engagé?

Est-ce que c’était une revue lue et populaire ou bien un objet sitôt reçu, sitôt dans les poubelles?

Le texte qui suit montre que Claire était en fait bien reçue par la population étudiante, qu’elle créait un engouement chez ses abonné.e.s et qu’elle jouissait d’une popularité importante chez les adolescentes. En premier lieu, le courrier des lectrices – publié ou non – montre que les adolescentes de l’époque appréciaient Claire. En deuxième lieu, les campagnes d’abonnements nous procurent des détails sur le fort engagement des lectrices avec la revue. En troisième lieu, les différentes enquêtes de la JEC et certaines statistiques de leur activités montrent que Claire était lue par un vaste lectorat, à la limite probable de ce qui était possible au Québec.

Contexte

Il y a peu de recherche qui a été faite sur les revues pour adolescentes des années 1950 et 1960, et encore moins sur la réception de ces dernières. En tant que produit culturel de masse, ces magazines passent souvent sous le radar. Les quelques analyses des revues pour adolescentes se questionnent surtout sur la représentation de la femme. Les questions de la réception et de la popularité de ces magazines ne sont souvent que mentionnées en introduction car le tirage et la longévité de ces revues, Seventeen par exemple, sont trop élevés pour les outrepasser [1].

C’est en 1957 que Claire apparaît comme une revue distincte de François. Elle est publiée jusqu’en 1964. La publication de Claire s’inscrit dans une période de grands changements dans la société québécoise. Au niveau de la littérature jeunesse, les bandes dessinées font leur apparition en grand nombre dès 1929. Ensuite, les canaux de communications entre l’Église et les lecteurs commencent à se laïciser, c’est-à-dire que ce ne sont plus des religieux qui administrent des initiatives comme Claire, mais bien des laïcs. Certes, ces derniers ont la mission de l’Église catholique à cœur, c’est la JEC qui publie Claire après tout, mais ils font partie de la société civile habituelle. L’avènement de la télévision chamboulera aussi la littérature. La culture adolescente grandit en importance avec l’abondance de ces années. Les enfants vont plus longtemps à l’école et restent dépendants de leurs parents pour une plus longue période de temps. On voit ici que les jeunes sont influencés de toutes parts. Comment peut-on alors être certain que Claire eut un certain impact chez eux?

En savoir plus sur le contexte

L’appréciation de Claire à travers le courrier des lectrices

En premier lieu, il est évident que Claire est populaire en analysant les courriers des lectrices. De numéro en numéro, les Claire présentent habituellement plusieurs pages de questions de lectrices au magazine. La section la plus fréquente dans les magazines est « Le courrier de Paolo » où un certain Paolo répond aux questions des adolescentes. Il y a aussi la section « Les ados face à eux-mêmes » qui présente des réponses d’adolescents à des questions d’adolescents précédemment publiées dans le magazine. « Un coup d’plume s.v.p.» ou encore «À la ronde» présentent du contenu similaire.

Les réponses contenues dans ces sections sont habituellement flatteuses par rapport à Claire. Une lectrice écrit : «J’étais tout excitée en recevant mon journal ! Je me suis empressée de le feuilleter, puis je m’y suis mise sérieusement pour le lire de fond en comble et lui arracher tous ses secrets formidables[2].» Une autre, Danielle de Granby écrit : «Moi, je trouve que c’est un journal amusant et distrayant, il nous égaie tous[3].» Il serait possible de croire que les éditeurs ne publiaient que des éléments positifs à leur égard, or ce n’est pas le cas dans Claire. À certains moments, des commentaires négatifs ont aussi été publiés. Par exemple, Judith T. de Valleyfield écrit : « Je trouve qu’il devrait y avoir plus de questions d’orientation dans le courrier de Paolo. C’est un sujet qui intéresse toutes les filles[4].» Ce souci d’honnêteté avec ses lecteurs et lectrices n’est pas exclusif à Claire comme le mentionne Pierre-Yves Delhaye[5].

L'identité de Paolo, auteur du courrier homonyme, est une question fréquente des lectrices dans les archives de Claire. La réponse était bien gardée, mais il se trouve que c'était en fait Mariette Thibault, une chroniqueuse régulière, qui répondait aux questions!

Claire. 15 mars 1963. p.31

Toutefois, il est normal de se questionner sur l’équilibre présenté entre les critiques négatives et positives. Est-ce que les éditeurs ne présentent qu’une infime partie des critiques négatives tout en publiant toutes les critiques positives de leur œuvre? Ce questionnement est partagé par les lectrices. Une lettre trouvée dans les archives de Claire mentionne : « Nous avons remarqué que vous n’aviez pas beaucoup de critiques. Peut-être ne les publiez-vous pas. Je veux que celles-ci soient publiées[6].»

Contrairement à bien d’autres études où l’accès aux pensées du lectorat est difficile, l’administration de Claire a gardé une quantité importante de courrier des lecteurs et lectrices qui n’ont pas été publiés. À travers ces documents, il est facile de voir que la majorité du courrier reçu, c’est-à-dire provenant d’un lectorat engagé, est positif. Dans un document datant de 1962 où 26 réponses sont compilées, 21 ont des réflexions majoritairement positives[7]. Il est important ici de spécifier que le lectorat en désaccord avec les propos d’un magazine n’est pas nécessairement silencieux. Comme le montre Delhaye, un lectorat en désaccord ne se manifeste pas nécessairement moins qu’un lectorat satisfait[8]. Aussi, la compilation de réponses ne paraît pas filtrer les commentaires négatifs, comme l’image ci-dessus en témoigne.

Nous sommes deux étudiantes de 14 ans. Nous avons remarqué que vous n’aviez pas beaucoup de critiques. Peut-être ne les publiez-vous pas. Je veux que celles-ci soient publiées.

-Danielle et Diane

Fonds de la Jeunesse étudiante catholique. 750.00 – Enquête sur les journaux. (Classement de 1993). ANQ. p.1

Bref, on peut voir à travers les courriers des lectrices que Claire est habituellement appréciée par les lectrices qui prennent le temps de correspondre avec le magazine. Des suggestions sont souvent proposées, mais les commentaires négatifs demeurent rares dans les compilations de lettres dans les archives, ainsi que dans les courriers des lectrices publiées.

 

 

 

 

 

Une affiche promotionnelle de 1963 du magazine Claire. Selon les archives, plusieurs affiches de différents formats étaient envoyées dans chaque école participante. Les affiches sont habituellement simples avec des couleurs vives en aplat.

 

Fonds de la Jeunesse étudiante catholique. 750.63 – Campagne d’abonnement. (Classement de 1993). ANQ.

L’engagement du lectorat

Non seulement le lectorat appréciait les Claire, il était aussi engagé dans sa distribution et son essor. Il est possible de voir cela à travers les campagnes d’abonnements. Les revues de la JEC étaient surtout vendues à travers ces dernières, dans des écoles. Ces campagnes étaient planifiées par l’administration de Claire, mais étaient exécutées par des élèves dans les écoles. En effet, Claire envoyait des affiches, des slogans ainsi que la présentation des nouvelles chroniques de l’année et des grands concours. Chaque école intéressée dressait alors une équipe de jeunes, rarement chapeautée par un adulte, qui décidait où les affiches seraient placées et quelles stratégies seraient utilisées pour encourager l’abonnement des autres élèves.

Lors de l’année 1963, un concours fut organisé par Claire. Pour y participer, les équipes de jeunes qui organisaient les campagnes de publicité devaient envoyer un résumé de leurs projets et de leurs résultats pour y participer. Ainsi, il y a dans les archives de la JEC une quantité importante de lettres d’équipes participantes. Durant la campagne de 1963, au moins 29 écoles ont participé au concours en envoyant une lettre à l’administration de Claire[9]. 

Quelques extraits de lettres des campagnes d’abonnement

Du couvent de Chambord

Ainsi toutes celles qui se présentaient [au kiosque] pour demander un renseignement quelconque, avaient le droit d’insérer leur nom dans la boîte et devenaient ainsi participants au tirage de « teddy bear », en plus naturellement de recevoir un signet explicatif [sur Claire].

Chaque matin de la campagne nous transmettions nos messages à nos compagnons à l’aide notre poste [de radio] J.E.C.

Enfin, pour ne pas s’attarder trop aux détails, le vendredi soir nous avons offert un banquet de clôture à toutes nous Jécistes. Durant l’après-midi, chacune d’elles a habillé sa bouteille de papier de différentes couleurs, ce qui faisait très joli sur les tables, comme nous le verrons sur les photos. Après la messe de 4hres, les dirigeantes se sont dépêchées de défaire les « lunchs » et d’en garnir les tables, pendant que toutes les autres s’amusaient dans une partie de ballon-prisonnier. Durant la veillée nous avons dansé, sauté, joué, chanté et même discuté. Durant ce temps Micheline nous a fait un bon sucre à la crème que toutes ont qualifié de délicieux.

Voilà, notre campagne est déjà terminée, nous avons dépassé notre objectif qui était de [51] abonnements. Nous sommes très satisfaites et très heureuses.

Merci!
Les dirigeantes de Chambord.

De l'école de la Présentation

Un petit chant sur le journal Claire et François dont voici un couplet et le refrain.

Air: Un pour Dieu le père, de l’abbé Gauthier.

Un jour une amie de toutes les écolières

Lança une très belle idée

Elle écrivit pour toi,

Dans le journal Claire.

Refrain:

Ah! la belle vie, la vie, la vie. Va! Va!

Ah! la belle vie qui chante à l’école.

Ah! la belle , la vie, la vie. Va! Va!

Ah! la belle vie, oui, mais conservons-la!

Du couvent de Baie-Saint-Paul

De l'école centrale Saint-Jude

Quelques-unes même réussissent à recueillir des abonnements à l’extérieur de l’école. C’est Thérèse qui en a suggéré l’idée. Bravo Thérèse ! Les moins fortunés font l’objet d’une attention spécale. Bravo pour Normand qui se penche sur ces problèmes de porte-monnaie… À vrai dire nos responsables ne manquent pas de compétence car ce matin du vendredi une bombe éclate à l’entrée des classes, nous entendons des cris d’acclamations, que se passe-t-il? Une nouvelle affiche annonce : « Un grand banquet en l’honneur de Claire et François et une soirée récréative plantera le clou d’or à la campagne. » Les abonnés seuls y participeront. Un vrai coup de foudre. Tous veulent assister au couronnement de la Reine et du Roi 1963-1964.

Ces lettres témoignent bien de l’engouement des élèves pour Claire. Dans une lettre du couvent de Chambord vue ci-haut, les organisatrices décrivent qu’elles ont construit un kiosque de distribution, organisé un tirage avec des prix de «Teddy bears» ainsi qu’émis des bulletins spéciaux à leur radio étudiante. D’autres mentionnent qu’elles se sont préparées le samedi pour la campagne notamment en installant des affiches dans l’école. L’apparence des lettres témoignent aussi de l’engouement suscité par les magazines. La facture est souvent léchée, sans fautes ni biffes et comprend des éléments décoratifs. Certaines lettres prennent aussi la peine d’envoyer des photos (malheureusement absentes dans les archives) qui décrivent leurs projets[10]. Bref, l’engagement du lectorat de Claire se voit non seulement dans le contenu des lettres de campagnes d’abonnements mais aussi dans leurs présentations.

Est-ce que Claire était lue par toutes?

Il est maintenant clair que le magazine Claire était apprécié de ses lectrices et qu’il créait un engagement fort de la part de ses adeptes. Toutefois, il reste à savoir si les gens qui lisaient Claire n’étaient qu’une minorité de la population étudiante. Pour répondre à cette question, il faut se tourner vers les enquêtes d’appréciation faites par Claire, ainsi que les tirages de cette dernière. 

Dans un rapport au diocèse, on peut voir que Claire avait un tirage entre 52 000 et 63 000 copies par numéro, selon le temps de l’année. Les éditions du début d’année scolaire étant moins populaires. À titre de comparaison, François avait un tirage de 24 000 copies[11]. Or, pour atteindre l’équilibre budgétaire lorsqu’on imprime des revues avec des illustrés de couleurs à l’intérieur, c’est un roulement d’environ 100 000 copies par numéro qu’il faut atteindre à l’époque[12].

Toutefois, cet objectif était irréaliste pour un magazine comme Claire dans la société québécoise de l’époque. En 1963, la population québécoise féminine entre 13 et 17 ans, les âges ciblés par Claire, étaient d’environ 200 000 à 300 000 personnes[13]. De plus, il n’y avait qu’environ 146 000 d’entre elles qui fréquentaient le secondaire en 1963 selon le rapport Parent[14]. Dès lors, le tirage de Claire touche déjà plus d’un tiers de la population ciblée. De plus, il faut prendre en considération ce qu’une lectrice précise : « A la maison, je suis la seule qui l’achète, mais quand je rentre avec, il y a toujours quelqu’un qui me le demande[15]

Quelle compétition pour Claire?

Il est difficle de déceler quelle aurait été la compétition à Claire dans ces années-là dû au manque de recherche sur le sujet. Le journal de Tintin et de Spirou provenant de Belgique étaient vraisemblablement des compétiteurs aux revues jeunesses québécoises. Des comics américains de l’époque circulaient aussi, les revues de la JEC et de Fides sont après tout une réaction à ces derniers. De plus, les loisirs des jeunes n’étaient pas seulement lié à la lecture, aussi difficile qu’on puisse le croire. La télévision, le cinéma, les sorties au restaurant prenaient beaucoup plus de place pour les adolescents de l’époque que la lecture comme en témoigne la fiction historique de ma collègue. Finalement, il ne faut pas oublier que le taux d’alphabétisation de l’époque n’est pas aussi élevé qu’aujourd’hui, malgré l’instruction obligatoire jusqu’à 14 ans. Les Claire sont somme toute des lectures parfois denses entre les quelques pages de comics. 

 

 

Les tirages de Claire à différents moments de l'année. On voit que les campagnes d'abonnement (habituellement en mi-septembre) portent fruit. On dénombre plus de 11 000 abonnements additionnels entre septembre et octobre 1959. Malgré les succès des campagnes, le tirage restera sensiblement le même au cours de la publication de Claire, avec le même sursaut entre septembre et octobre.

 

Fonds de la Jeunesse étudiante catholique. 359.08 –Tirage des journaux François et Claire. (Classement de 1993). ANQ.

« A la maison, je suis la seule qui l’achète, mais quand je rentre avec, il y a toujours quelqu’un qui me le demande.»

En théorie, le tirage de Claire aurait pu atteindre plus d’une centaine de milliers d’exemplaires. Toutefois, il est rare qu’une publication qui a du succès touche tous les clients potentiels. À titre de comparaison, la revue Jackie en Grande-Bretagne atteignait un tirage de 350 000 exemplaires en 1964 et était définie comme un : «astounding success[16]». La population de la Grande-Bretagne étant dix fois plus élevée que celle du Québec, le tirage de Claire aurait proportionnellement été de 500 000 à 600 000, dépassant de beaucoup les coûts de production. Les Claire étaient donc très populaires, mais ne pouvaient être profitable vu la population limitée qui pouvait en acheter. Comme le mentionne Jean-Claude Sauvé, ancien directeur de Claire, cette revue aurait très bien survécu en France où « toute proportion gardée, si ces journaux étaient publiés en France, ils atteindraient déjà plus d’un demi-million d’écoliers[17]. »

Conclusion

En conclusion, le magazine Claire était aimé par ses lectrices, malgré les quelques doléances occasionnelles de leurs parts. Claire créait un engagement fort à travers ses abonnées, qui participaient activement à sa distribution. Finalement, la revue n’était pas seulement lue par une minorité des clientes potentielles, mais par une bonne partie des adolescentes visées. Malgré des efforts marketing importants, Claire ne put augmenter son tirage au-dessus de ce qui était nécessaire pour continuer de publier. Ce n’est donc pas une perte d’intérêt du lectorat qui mènera à sa perte, mais bien l’inévitable marché restreint du Québec. C’est donc pour cela que le magazine très apprécié dut fermer ses portes en 1964, après huit ans de publication.

Pour en savoir plus →

Notes

[1] Kate Pierce. « A Feminist Theoritical Perspective on the Socialisation of Teenage Girls through Seventeen Magazine » Sex Roles, 23, 9/10 (1990). p.491-500

[2] Claire. 1er décembre 1963. p.6

[3] Claire. 15 Janvier 1963. p.15

[4] Claire. 15 mars 1963. p.17

[5] Delhaye, Pierre-Alexis. « La réception des comics Marvel en France à partir du courrier des lecteurs dans les revues des éditions Lug » Journal of Philology and Intercultural Communication / Revue de Philologie et de Communication Interculturelle 3, 1 (janvier 2019). p.5

[6] Fonds de la Jeunesse étudiante catholique (JEC). 750.00 – Enquête sur les journaux. (Classement de 1993). Archives Nationales du Québec. p.1

[7] Fonds de la JEC. 750.00 – Enquête sur les journaux

[8] Delhaye. « La réception des comics Marvel ». p.5

[9] Fonds de la JEC. 750.63 – Campagne d’abonnement

[10] Ibid.

[11] Fonds de la JEC. 359.08 –Tirage des journaux François et Claire

[12] Fonds de la Jeunesse étudiante catholique à Sainte-Hyacinthe. CH113/000/000/278.102 –  La place et le rôle des journaux Claire, François et Vie Etudiante dans la vie et l’action du mouvement. Centre d’histoire de Saint-Hyacinthe inc. p.15

[13] Statistiques Canada. Recensement de 1961. 1962. Estimation de l’auteur

[14] Commission royale d’enquête sur l’enseignement dans la province de Québec. & Parent, A.-M. Rapport de la Commission royale d’enquête sur l’enseignement dans la province de Québec. Vol. 5, p.78

[15] Claire. 15 mars 1963. p.17

[16] Angela McRobbie. Jackie: An ideology of Adolescent Feminity. Birmingham (GB) : Center for Contemporary Studies, 1978. 

[17] Fonds de la JEC à Sainte-Hyacinthe. CH113/000/000/278.102 –  La place et le rôle… p.14