Regard critique

Les prescriptions féminines dans la revue Claire

Par Kathleen Villeneuve et Mathieu Paradis, 2021.

« Écarter l’effroi des femmes, nous considérer uniquement comme des organismes de bons sentiments, d’habiles enseignantes de gentillesse, est un raccourci. »

Elena Ferrante (Frantumaglia : L’écriture et ma vie, 186)

Au Québec, on perçoit déjà dans les années 1930 ou 1940 les signes annonciateurs de la Révolution tranquille, alors que la société se tourne de plus en plus vers une vision de la vie marquée par l’individualisme, le plaisir et la consommation. S’installe alors, au sein du clergé en perte d’influence, une crainte de dégradation de la morale chrétienne et de la culture canadienne-française. L’inquiétude liée au changement social perçu se manifeste entre autres par un resserrement des normes imposées aux adolescent.e.s, conçu.e.s par le psychologue G. Stanley Hall comme les « rédempteur[s] potentiel[s] d’une société décadente ». L’adolescente est, plus encore que le garçon, dépositaire des anxiétés de la société, puisque les femmes sont censées être les remparts de la moralité étant donné leur rôle fondamental, en tant qu’épouses et mères, dans la transmission du savoir et des valeurs traditionnelles. Dans la littérature jeunesse québécoise de l’époque, qui reproduit majoritairement le discours conservateur dominant de l’Église catholique, les adolescentes sont représentées en grande partie à travers ce futur rôle d’épouse et de mère. Les textes qui s’adressent à elles ont donc une fonction profondément didactique qui est on ne peut plus visible dans Claire, une revue pour adolescentes publiée de 1957 à 1964. Son discours très prescriptif illustre sans équivoque le portrait de la femme chrétienne idéale et les manières, pour l’adolescente, d’œuvrer dès aujourd’hui à s’y conformer. Ces prescriptions peuvent être regroupées en quatre grandes catégories, soit l’apparence physique, les perspectives d’emploi, la moralité, et la domesticité.

Apparence physique

Marie Fradette étudie la représentation de l’adolescente dans les romans jeunesse québécois et la manière dont ces derniers reproduisent le discours social dominant. Selon elle, à l’époque qui nous concerne, les auteurs.trices mettent de l’avant le même idéal féminin que celui prôné par l’Église catholique. En ce qui concerne l’apparence physique des filles, ces œuvres affirment l’importance de l’élégance, de la minceur, de vêtements modestes et d’une beauté naturelle, sans artifices. Les adolescentes doivent donc paraître belles et soignées, mais sans jamais avoir l’air de chercher à plaire. On retrouve le même discours dans les chroniques mode et beauté de Claire.

Dans le numéro du 15 octobre 1958, on propose deux pages d’exercices pour perdre du poids, être « jolie, élégante » et « bien proportionné[e] » (p. 16-17). Dans celui du 1er mars 1959, la chronique de « Michou » propose, elle aussi, des exercices à faire tous les jours « pour la taille » et « le maintien » (p. 19).

Le 1er avril 1959, Claire s’entretient avec l’actrice et journaliste Nicole Germain dans la chronique « En bavardant avec… » (p. 14-15). L’article décrit Nicole Germain comme la « femme idéale », louée pour son charme, son sourire, son élégance et sa distinction. Plutôt que de parler de sa carrière, comme le fait d’habitude « En bavardant avec… », presque toute l’entrevue de Nicole Germain est dédiée à des conseils en matière de beauté, de mode et de comportement féminin. Elle commence ainsi : « Si l’on a douze, treize ou quinze ans, la tenue est très importante car la femme se forme à cet âge. » Toutefois, alors même que l’actrice insiste sur l’importance de commencer « très jeune » à « soigner sa beauté », elle impose aux lectrices la modestie dans tous les aspects de leur physique. Elle proscrit l’usage du fond de teint et permet seulement « un peu de rose sur les lèvres » pour les grandes occasions, tandis qu’elle prône la « simplicité » vestimentaire et interdit de porter les cheveux longs détachés.

À partir de l’automne 1960, Nicole Germain aura sa propre chronique, « Nicole Germain… bonjour! », qui dispense des conseils beauté et des prescriptions de style et de bienséance. Sa toute première, le 15 septembre, indique aux lectrices comment se vêtir en fonction de leur silhouette (p. 3). À la fille « trop grande », elle dit qu’elle peut se « permettre les robes courtes, les bas clairs, les chaussures à talons plats ». Si tu es « trop mince ou même maigre », « tu as droit aux robes claires, aux tissus rayés, imprimés, quadrillés ». La fille « un peu forte », elle, doit se cantonner aux couleurs foncées et aux tissus sans motifs. Le 15 octobre, Nicole Germain affirme l’importance d’une posture bien droite pour l’élégance, soulignant qu’il « n’est jamais trop tôt pour y penser » (p. 3). Tout cela doit être un effort conscient et de tous les instants, sans toutefois donner l’impression de faire attention! La colonne vertébrale doit être « droite comme un I », « mais pas raide! »; la jeune fille doit constamment s’appliquer à garder une posture parfaite, mais ne jamais donner « l’impression de faire un effort ».

L’ampleur des prescriptions relatives au physique des adolescentes – et des inquiétudes de ces dernières – est visible dans le « Courrier de Paolo », le courrier des lectrices. Parmi les questions posées dans chaque numéro, plusieurs touchent à l’habillement et aux cosmétiques ou demandent des conseils beauté. L’autrice du courrier indique donc aux lectrices de 12 à 15 ans comment se débarrasser de taches de rousseur ou perdre du poids à l’aide de régimes. Elle proscrit l’usage du rouge à lèvres et condamne la veste de cuir, qu’elle considère peu féminine.

En somme, à la manière des romans étudiés par Marie Fradette, la revue Claire prône le même discours que le clergé de l’époque, à savoir que les filles doivent en tout temps soigner leur apparence et assurer leur élégance, tout en se cantonnant toutefois au naturel, à la simplicité et, surtout, à la modestie.

Perspectives d’emploi

Dans les années 1950, les femmes commencent à se tailler une place grandissante sur le marché du travail, un mouvement amorcé durant la Deuxième Guerre mondiale pendant laquelle elles ont dû prendre la place des hommes partis au front. Au Québec, bien que l’Église tolère le travail féminin, elle continue de promouvoir l’idéal de la femme au foyer, un « rôle de mère, d’épouse et d’éducatrice » auquel la jeune fille doit déjà se préparer. Dans ce contexte, les emplois socialement acceptés pour les femmes se limitent à ceux en lien avec ce rôle et qui demandent les qualités et compétences perçues comme féminines : le dévouement, le soin des autres, l’éducation.

Claire traduit bien cette réalité, notamment à travers ses rubriques d’orientation qui, dans chaque revue, font le portrait d’une carrière, des tâches qu’elle implique et des études requises. La dimension de soin ressort d’une grande partie des suggestions : jardinière d’enfants, éducatrice, garde-malade, infirmière, travailleuse sociale… Le 1er octobre 1960, Richard Joly vante les mérites de la profession de « garde-bébé », qui permet aux femmes d’être « en même temps une infirmière, une éducatrice, une spécialiste en sciences domestiques et une maman » (p. 18). Il pense que c’est un emploi qui convient très bien « à une personnalité, à un cœur de jeune fille ».

La rubrique propose aussi des métiers comme secrétaire ou assistante, qui requièrent d’être au service de clients ou d’équipes de travail, de veiller au bien de tous – donc, en quelque sorte, une extension du rôle d’épouse et de mère. La chronique « Carrières féminines » du 15 septembre 1958 présente le travail d’hôtesse de l’air, qu’on compare à une « maîtresse de maison recevant des invités » : en plus de servir les repas, elle doit « voir au confort des passagers […], rassurer les craintifs, prendre soin de ceux qui sont malades, répondre aux questions, être aimable avec chacun » (p. 15).

Alors que le travail salarié est au mieux toléré pour les femmes mariées, pour les jeunes filles, il est relativement encouragé, non pas dans la perspective de faire carrière, mais plutôt d’acquérir jeune une formation et des expériences qui sauront être utiles à la femme quand elle fondera sa famille. Dans le « Courrier de Paolo » du 1er mai 1960, une fille de 13 ans dit aimer l’école et vouloir étudier, mais être découragée par ses amies lui disant que « c’est de l’argent perdu, si tu te maries vers 19 ou 20 ans » (p. 30). L’autrice du courrier l’encourage toutefois à poursuivre ses études, en ces mots : « [N]e serais-tu pas contente plus tard de pouvoir aider tes enfants devenus étudiants à leur tour? » Dans la chronique citée plus tôt sur le métier de « garde-bébé », l’avantage principal de ce métier pour l’auteur est de servir de formation à la jeune fille qui va se marier et avoir ses propres enfants.

Avec ces idéaux en tête, certains métiers sont nécessairement conçus comme inappropriés pour les filles et les femmes, et Claire tente d’éloigner ses lectrices des carrières jugées inadéquates. Dans le « Courrier de Paolo » du 15 mars 1961, à une jeune fille qui désire être détective, la revue répond de ne pas négliger les métiers « où tu pourrais peut-être utiliser davantage tes aptitudes » (p. 31). Elle lui suggère plutôt d’être infirmière, institutrice, missionnaire ou médecin, tous des métiers qui mobilisent l’aptitude prétendument féminine de soigner ou d’éduquer. Dans la rubrique « Orientation » du 1er avril 1961, Richard Joly ne se montre pas aussi encourageant par rapport à la médecine, « une profession très difficile d’accès pour une étudiante comme toi ». Il dirige plutôt les lectrices vers les carrières médicales connexes : infirmière, technicienne de laboratoire, diététicienne, orthophoniste…

On constate donc que la revue Claire contribue à diffuser le discours social dominant quant au travail salarié des femmes. La plupart des carrières proposées aux lectrices relèvent des domaines du soin, de l’éducation ou de l’assistance, et plusieurs se pratiquent auprès des enfants. On préfère aussi les métiers qui impliquent une présence modeste dans la sphère publique – sténodactylographe, secrétaire, technicienne de laboratoire, couturière… –, sauf pour les emplois où les « qualités de charme » dites propres aux femmes sont un avantage, comme c’est le cas pour les métiers d’hôtesse de l’air, de vendeuse, de mannequin, d’animatrice. Enfin, on conçoit ces expériences professionnelles non pas nécessairement comme des carrières de vie, mais davantage comme une formation pour la future épouse et mère.

Moralité

Les numéros de Claire sont publiés et les années passent, mais toujours cette même pressante propension à éduquer, corriger et redresser. Comme si l’équipe éditoriale avait pour mandat de réhabiliter une jeunesse féminine à la dérive. Comme l’a démontré Laura Di Spurio dans son examen des discours sur l’adolescence féminine en Belgique, les jeunes filles sont jugées plus libres et plus précoces, s’éloignant dangereusement d’un féminin que l’on voudrait éternel (DiSpurio, p. 13). À la lecture de Claire, un constat évident : les jeunes filles doivent avoir pour considérations primaires leur honneur et leur savoir-être.

Dans Le courrier de Paolo du 15 avril 1958, une jeune lectrice nommée Georgette dit avoir amicalement demandé une photo à un copain d’école. Il lui est répondu qu’il ne s’agit pas d’un comportement adéquat et qu’en conséquence, elle ne devrait pas se surprendre si ce copain rit d’elle avec ses amis. On proscrit à Georgette de chercher l’attention d’un copain alors qu’on offre à ce dernier la liberté de ridiculiser sa camarade. Pourquoi une telle attitude moralisatrice à l’égard de la jeune lectrice ? C’est qu’une jeune fille doit être charmante mais pas charmeuse. Une demoiselle doit être avenante mais pas entreprenante. Doit-on reconnaître une maladroite et bien peu subtile tentative de préserver la figure idéale de chasteté ? À Georgette et aux lectrices est martelée l’importance de ne pas manifester d’intérêt à de jeunes garçons. La jeune fille est circonscrite à une attitude d’innocence et d’irréprochabilité. Le contraire serait immoral : « In a partriarchal society, characterizations of innocence position little girls differently from little boys. Our culture eroticizes little girls and declares them innocent, finding pleasure in the image of the innocent little girl who entices the predatory practices of male desire » (Cherland, p. 110).

Le 15 février 1961, une jeune fille s’adresse à Paolo pour lui demander conseil. La discorde règne à la maison depuis que le père est sans emploi et les frères se disputent constamment. Submergée par la précarité dans laquelle se trouve sa famille, elle subit l’emportement moralisateur de Paolo. Il lui est conseillé de ne pas se plaindre, d’aider sa mère dans les corvées ménagères et d’ignorer les disputes de ses frères. Autrement dit, elle doit alléger la charge mentale de sa mère et gérer les affronts de ses frères « sans pleurs et sans cris ». C’est comme si la jeune fille portait le poids de la paix familiale. Sa gentillesse et son support doivent être infaillibles. Les jeunes garçons se chamailleront. La jeune fille, elle, doit être élégante, calme et de bonne humeur.

Quelques mois plus tard, dans le numéro du 15 mai, la rubrique Pour vous mademoiselle! énumère les attitudes à adopter lors du magasinage. Une jeune fille doit être une demoiselle, elle doit agir de manière distinguée (ladylike). L’observation constante de soi-même est assignée aux adolescentes. S’il a précédemment été établi que les garçons pouvaient se moquer des autres et se bousculer, les filles doivent quant à elles développer une acerbe conscience de soi. Il est recommandé d’interpeller les commis avec modération, de ne pas être indécise en boutique et de ne pas agir avec insouciance ou légèreté. Les jeunes lectrices de Claire ne peuvent se soustraire aux insistantes prescriptions de bonnes mœurs. Leurs lectures réitèrent constamment la nécessité de demeurer en état d’hypervigilance face à elles-mêmes.

Bref, les exigences morales envers les jeunes filles sont déraisonnablement élevées. Les pages de Claire dévoilent une insistance sur de nombreux impératifs : innocence, élégance, subtilité, souci des autres, etc. Il est attendu des jeunes filles une attitude et des comportements irréprochables. Parallèlement, elles apprennent qu’elles doivent tolérer les différents comportements perturbateurs des garçons. Cette insistance éditoriale impose une pression indue sur les lectrices.

Domesticité

Comme l’indiquait Marjorie Ferguson déjà en 1983, l’existence de revues spécialisées pour les femmes illustre la nécessité d’un traitement séparé et distinct (Ferguson, p. 1). L’adolescente, comme sa mère, est reléguée à la domesticité, à une existence dite naturelle. Sa vie doit en être une de don de soi. Les jeunes filles, bientôt femmes, doivent être retenues au seuil de la porte et confinées au foyer familial.

Claudia Mitchell et Carrie Rentschler parlent d’une relégation à une géographie particulière qui module l’existence féminine en marge de l’espace public occupé par les hommes (Mitchelle et Rentschler, p. 2). Claire illustre cette propension à circonscrire l’existence féminine. Le numéro du 1er mars 1958 est un carnet spécial sur l’orientation professionnelle. La page six a pour titre « Vocation du mariage » et il y est indiqué qu’il s’agit d’un métier. Ainsi, les lectrices peuvent constater que le mariage est un travail et que celui-ci est réservé aux femmes. Pour les hommes, être marié est un état civil, une condition amoureuse et/ou familiale. Pour les femmes, être mariée est une besogne, un labeur. La scission entre sphère publique et sphère privée ne peut être plus claire. La condition masculine est publique puisqu’elle s’inscrit dans un rapport économique : le salariat. La condition féminine, quant à elle, en est une de subalternité. L’absence de salariat confine les femmes à la sphère naturelle, celle du soutien marital et de la maternité. Les verbes employés dans cette chronique spéciale sont révélateurs, la femme : lave, sèche, repasse, cuisine, magasine, coud, etc. En gros, la femme doit assumer les tâches qui permettent à l’homme d’être disponible comme force de travail et elle doit éduquer les jeunes travailleurs de demain.

Deux mois plus tard, le personnage de Michou célèbre la fête des Mères avec sa famille. Ses frères et elle offrent comme cadeau à leur mère l’allégement de ses corvées ménagères. Quant au père, il offre sa gentillesse. En bonne jeune fille, Michou assimile la division sexuée du travail dans la cellule familiale. La charge mentale de maintenir le foyer relève uniquement de sa mère. Michou souligne qu’il faut aider maman car elle se fatigue beaucoup les trois cent soixante-quatre autres jours de l’année.  Comme le démontre Adèle Clapperton-Richard dans son examen des manuels québécois d’histoire nationale : « Ces tâches ne sont pas invisibilisées, elles sont normalisées. Tout comme pour l’enfantement et l’éducation, on tend a représenter comme naturel le fait que les mères accomplissent les travaux domestiques » (Clapperton-Richard, p. 70).

Par ailleurs, le premier avril 1959, est offerte aux lectrices l’opportunité de mesurer leurs habiletés ménagères avec Pomponnette : « Avez-vous des mains habiles ? ». En fonction d’un système d’auto-évaluation des capacités à effectuer diverses tâches, chaque lectrice obtient un résultat numérique. La légende servant à mesurer les résultats déploie le verbe être au futur simple. Ainsi, la lectrice sera ou ne sera pas une bonne « maitresse de maison », ce destin étant inévitable. Un bon résultat engendre la fierté parentale, car être une bonne ménagère c’est être une bonne fille. Les adolescentes sont conditionnées à travailler au foyer. Un mauvais résultat à ce test implique que tu n’es pas « bonne à marier ». Ces adolescentes lisent que l’amour, l’union et la romance peuvent être réduits à l’efficacité ménagère. L’étiquette « mains habiles » encapsule la qualité d’une jeune fille ainsi que son avenir familial et amoureux.

En somme, promulguant des messages et conseils fortement prescriptifs, la revue aura contribué à socialiser les jeunes filles en vue d’un rôle circonscrit. Soixante ans plus tard, les codes déployés dans Claire apparaissent bien peu subtils. L’analyse peut sembler acérée, sévère, anachronique peut-être ? Il n’en demeure pas moins que l’équipe éditoriale de Claire s’était arrogé une position moralisatrice ayant contribué au façonnement et à la préservation d’une imagerie culturelle bien réductrice de ce que pouvait être l’adolescence pour les jeunes filles canadiennes-françaises.

Adaptation et présence du discours religieux dans les revues publiés par Fides

Par Amynte Eygun, 2021.

Entre les années 1940 à 1960, les organisations Fides et la JEC offraient aux jeunes des revues pleines de bandes dessinées (BD) – une forme de lecture extrêmement populaire en Amérique du Nord -, mais également avec des articles sur l’actualité, les athlètes, les vedettes de télévision et de la chanson, des jeux, des concours, en plus de prières et d’articles strictement religieux. Ce n’étaient pas des revues religieuses proprement dites, mais plutôt multidisciplinaires, une lecture pour un monde catholique plus moderne.

La popularité des bandes dessinées

Les BD ont une histoire tumultueuse non seulement au Canada, mais plus généralement dans le monde occidental. Leurs imageries vives et pleines de couleurs, ainsi que leurs sujets de prédilection, à savoir l’aventure, le crime et les superhéros ont longtemps inquiété les parents, leur faisant peur que leurs petits allaient être influencés de manière négative par cette lecture. Malgré leur popularité (« (…) 98% of all children aged 8-12 read comics » [Cassidy, p. 79 *statistique américaine]) les parents nord-américains catholiques se sont généralement opposés dès les années 1930. La situation est la même au Québec, comme l’explique Michel Viau : « dans les années 1950, la bande dessinée a très mauvaise presse. Plusieurs articles de journaux traitent de la menace qu’elle présente pour la jeunesse (incitation à la violence, à la délinquance, à l’homosexualité, etc.) » (Viau, p. 33). Cette menace que ressentent les parents vient du contenu illustré des BD, l’imagerie au premier plan à la place de l’écriture n’encourage pas les parents des jeunes lecteurs à les acheter, mais cela attire les enfants, puisque les BD sont un médium accessible à tout le monde, que l’on puisse lire ou non. Les éditeurs québécois catholiques ont reconnu cette accessibilité et cet amour des jeunes pour les BD et ils ont trouvé un moyen de reconstruire la BD d’une manière qui conviendrait aux parents, aux enfants et à la propagation de la religion catholique.

Pendant le milieu du 20e siècle, les genres les plus populaires en BD étaient « la contestation, l’humour, et l’aventure » (Falardeau, p. 40), et les éditeurs catholiques ont suivi cette mode déjà bien établie. En utilisant des BD avec un sujet de base déjà populaire comme l’aventure, les éditeurs Fides et la JEC ont simplement remplacé les personnages et le sujet, en gardant le sens de l’aventure et de l’héroïsme. Par exemple, dans l’illustration ci-contre, le style original de la BD est respecté (l’imagerie en blocs, le texte en deuxième plan) ainsi que le genre d’aventure et d’héroïsme, mais le sujet de la BD est religieux. La BD suit la vie d’Emmanuel Joseph Marie Maurice Daudé d’Alzon, un prêtre français et le « premier supérieur général des Augustins de l’Assomption, ou Assomptionnistes » (Paradis, p. 184). Un autre exemple d’une BD reformulée en histoire religieuse est la BD Notre Dame de Fatima : Reine du très Saint Rosaire (voir illustration). Cette BD suit l’aventure de trois jeunes bergers qui ont vécu l’apparition de Notre Dame de Fatima. L’éducation religieuse de jeunes peut être une épreuve compliquée, et le but de Fides et de la JEC était d’intéresser les jeunes au catholicisme, de les impliquer dans la communauté, et de les éduquer d’une manière amusante. Comme l’explique Charlène Paradis, « l’espoir d’un renouvellement de l’enseignement religieux, un désir de mieux connaître et d’encadrer les adolescents et une volonté de s’adapter au monde moderne caractérisent les objectifs de l’enseignement de la religion durant la décennie 1950 » (Paradis, p. 184). L’utilisation du format BD et de la revue donne aux jeunes une imagerie à laquelle ils peuvent se référer, ainsi qu’une explication de la religion d’une manière plus facile à comprendre.

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La commercialisation de Noël

Les fêtes religieuses sont très présentes dans l’imagerie et le contenu des revues Hérauts, Claire, François, Ave Maria, Stella Maris et l’Abeille. La fête la plus anticipée pour les jeunes en général était Noël, puisque la fête était majoritairement commercialisée vers les enfants. À la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle, Noël est reconnu comme une fête majeure, célébrée par non seulement les chrétiens, mais aussi les personnes athées. Noël était déjà une fête extrêmement commercialisée. Depuis le début du 20e siècle, le Père Noël était la figure centrale de la saison, et non pas le bébé Jésus, comme l’explique Jean-Philippe Warren : « Santa Claus s’est imposée comme figure mythique de Noël […]. La publicité n’affiche que lui, ne parle que de lui » (Warren, p. 203). « La transformation commerciale est encore plus radicale : « la fête de la Nativité est devenue l’événement consumériste par excellence de la société contemporaine » » (Melançon citant Warren, p. 204). C’est impossible de changer le récit commercialisé de Noël que les jeunes des années 1940 et 1950 comprennent et célèbrent ; celui du Père Noël qui emmène des cadeaux aux enfants sages. Les éditeurs de Fides et de la JEC comprennent ce défi. À la place de persuader les jeunes de célébrer Noël pour la naissance de Jésus et l’histoire religieuse de la Bible, ils ont créé leur propre récit, où ils encouragent l’aspect religieux de Noël (l’Avent, la naissance de Jésus, la paix, la générosité) tout en gardant des éléments du Noël commercialisé nord-américain. « [L’] interprétation selon laquelle les nombreuses oppositions structurelles du nouveau Noël consumériste – que Santa Claus en soit venu à incarner à la fois la culture matérialiste et les valeurs chrétiennes en est peut-être le meilleur exemple – expliquent la transformation réussie de la culture traditionnelle canadienne-française par le consumérisme. La culture religieuse fut réinventée plutôt que d’être détruite » (Rudy, p. 615). Ils offrent des revues « édition Noël », tout en mettant de l’avant l’imagerie religieuse, et en offrant des jeux, articles, et activités avec le thème du Noël commercial et du Noël religieux (voir illustrations).

Les éditeurs des revues dans notre corpus ne désirent pas ruiner la magie de Noël et du Père Noël pour leurs lecteurs, mais ils veulent être sûrs que la prochaine génération comprend pourquoi les catholiques célèbrent cette fête, et comment agir de manière généreuse et affectueuse pendant la saison. Dans l’une des illustrations ci-bas, on voit un conte de Noël publié dans la revue Stella Maris en décembre 1963. Ce conte raconte une histoire qui fusionne le « Petit Jésus » et le Père Noël, afin de créer une relation entre le Noël commercialisé et le Noël religieux. En créant un récit où le Père Noël livre des cadeaux de la part du petit Jésus, les éditeurs s’assurent que les jeunes lecteurs comprennent que Noël est fêté grâce à la naissance du petit Jésus et non en raison des cadeaux du Père Noël. Les jeunes sont attirés par les couvertures et l’imagerie rouge vif, décorées d’arbres de Noël, de houx, de cloches et de cadeaux, et après leurs coloriages et jeux de Noël, ils ont accès à des récits religieux basés sur les vies des saints, et des prières embellies d’images du bébé Jésus dans la crèche. Les revues de Noël permettaient à Fides et à la JEC de faire comprendre la naissance de Jésus aux jeunes à travers de l’imagerie et des activités, encore une autre étape en plus pour éduquer les jeunes et pour rendre la religion catholique plus facile à digérer. Selon Paradis, « en effet, les acteurs du monde scolaire seront nombreux à vouloir dépasser l’instruction religieuse afin d’éduquer la foi des enfants, de leur faire vivre leur religion et de l’adapter à leur développement physique et psychologique » (Paradis, p. 67).

Conclusion

On comprend que des revues religieuses ne sont pas toujours le premier choix de lecture pour les jeunes, mais comme on a vu à travers cette analyse, les éditeurs Fides et la JEC ont comme but d’attirer les jeunes aux revues, pour cultiver une culture et une foi catholique dans la nouvelle génération. Les revues de notre corpus étaient non seulement distribuées mensuellement (et dans plusieurs cas bimensuellement) par la poste aux maisons des abonnés, mais elles étaient aussi distribuées dans les écoles catholiques, les pensionnats et les couvents. La distribution des revues dans les écoles était non seulement un grand bénéfice pour les éditeurs Fides et la JEC ; ils avaient accès à un plus grand lectorat, les abonnements obtenus grâce aux institutions ramenaient un financement important, mais c’était aussi un bénéfice pour les écoles qui s’y abonnaient ; l’enseignement de la religion devenait plus facile pour les enseignants, les jeunes arrivaient à mieux connaitre le catholicisme sans même s’en rendre compte. Les revues, et surtout les BD évitaient aussi la présence de BD et lectures jugées non appropriées pour les jeunes ; puisque le contenu était tellement similaire. C’était bien évidemment le but de Fides et de la JEC de contextualiser les BD au Québec comme des œuvres religieuses pour les jeunes. Dans le cas des deux éditeurs, mais en particulier la JEC, c’était important de pouvoir attirer les jeunes de familles plus pratiquantes, mais aussi ceux des autres familles. Cette idée d’enseigner la religion à tous revient à une base fondamentale du catholicisme, de convertir les personnes qui sont vues comme des êtres qui doivent être « sauvées ». « (…) Dès les années 1920, les nouveaux instituts missionnaires créèrent des réseaux de communications et de financement mettant le projet missionnaire à l’avant-scène de la vie catholique québécoise par le biais de revues et d’autres médias, d’expositions et de l’animation dans les paroisses et les écoles » (LeGrand, p. 94). Il est probable que les éditeurs Fides et la JEC se voient comme des missionnaires pour les jeunes à travers leurs publications.

Pendant notre recherche approfondie des revues de notre corpus, on a appris comment les magazines Hérauts, Claire, François, Ave Maria, Stella Maris, et l’Abeille étaient un élément important dans la communauté catholique au Québec, et même dans d’autres provinces comme le Nouveau-Brunswick, l’Ontario et l’Alberta. Ces revues servaient comme divertissement pour les jeunes lecteurs qui pouvaient lire des BD stimulantes, faire des jeux et des activités, et même tenter leur chance à des concours. Ces revues étaient aussi un outil religieux, utilisé pour essayer d’enseigner le catholicisme aux jeunes, leur montrer comment agir de façon chrétienne et saine, et même servir comme remplacement aux « comics » classiques (américains et canadiens) qui offraient des sujets jugés malsains, comme la violence, la dépendance, et les relations sexuelles. Les revues avaient comme but de rendre la religion plus facile à comprendre pour les jeunes, le même phénomène qu’on voit aujourd’hui avec les bibles illustrées pour enfants. Les éditeurs utilisaient ce qui était populaire avec les jeunes de ce temps ; les BD, le courrier des lecteurs, les actualités, et l’emphase sur des fêtes comme Noël et Pâques. En infusant la religion dans des médiums que les enfants aimaient, les éditeurs ont possiblement réussi à agrandir leur lectorat et rejoindre des jeunes athées, un des buts des éditeurs JEC, spécifiquement.